Pendant longtemps, la France s’est raconté une histoire rassurante : celle d’une société où la réussite se gagnait par le travail, la discipline, l’effort. Une société où chacun pouvait croire qu’en “travaillant plus”, il pouvait “réussir plus”. Cette promesse, que l’on a enseignée à des générations entières, formait le cœur de la méritocratie.
Mais aujourd’hui, les faits sont là : cette promesse s’effrite. Non pas parce que le mérite aurait disparu mais parce qu’il est désormais écrasé par un facteur autrement plus déterminant : l’héritage, sous toutes ses formes. Ce que certains appellent l’« héritocratie ».
Ce glissement révèle un problème structurel, nommé à demi-mots dans les débats : une société où l’héritage pèse toujours plus lourd que l’effort, mais surtout une société où ceux qui n’ont pas d’héritage n’ont pas non plus les codes pour créer leur propre capital.
Car le vrai choc, le vrai point de bascule, n’est pas seulement que le patrimoine transmis prend le pas sur le mérite.
Le vrai problème, le plus profond, est celui-ci :
Dans une économie où l’investissement est devenu la nouvelle norme pour améliorer son niveau de vie, les foyers modestes ne sont pas éduqués, formés ni accompagnés pour investir.
Ce nouveau paradigme crée une fracture supplémentaire plus sourde, plus pernicieuse qui s’ajoute aux inégalités de départ.
La France change : le travail ne suffit plus, mais tout le monde n’a pas les armes du nouveau jeu
Autrefois, la trajectoire sociale reposait sur un triptyque clair :
bonne scolarité, bon métier, évolution salariale.
Mais cette mécanique ne fonctionne plus.
Les salaires stagnent, le coût de la vie augmente, le logement échappe aux classes moyennes, et la compétition mondiale tire les rémunérations vers le bas.
Dans le même temps, le capital immobilier, financier, entrepreneurial prend une place centrale dans la construction du niveau de vie. C’est ce capital, et non le revenu du travail, qui détermine désormais la possibilité de gravir les échelons sociaux.
Or, dans ce contexte, deux Frances se dessinent :
1. Une France qui sait investir.
Parce qu’elle a hérité d’un capital, mais aussi des savoirs, des réflexes, des réseaux.
Parce qu’on lui a appris souvent dès l’enfance ce que sont :
- l’épargne longue,
- l’investissement immobilier,
- les produits financiers,
- l’entrepreneuriat,
- les effets cumulés du temps et des intérêts composés.
Cette France-là est armée. Elle comprend les règles du nouveau jeu social.
2. Une France qui ne sait pas investir.
Non pas par manque de volonté, mais par manque d’information, de confiance, de culture économique.
Parce qu’on ne transmet pas dans ces milieux souvent occupés à survivre ce que d’autres transmettent comme une évidence :
comment acheter un bien, comment optimiser un crédit, comment utiliser un PEA, comment protéger sa famille, comment créer du patrimoine.
Et lorsque l’investissement devient la nouvelle norme, ce manque de culture financière devient une condamnation silencieuse.
Le changement de paradigme : travailler ne change plus la vie, investir oui
C’est probablement l’élément le plus tabou du débat public, celui que les responsables politiques ne formulent jamais clairement :
Dans le système économique actuel, travailler ne permet plus d’accéder à un meilleur niveau de vie.
Seul l’investissement le permet.
Et cela constitue un énorme problème démocratique.
Car cela revient à dire que la mobilité sociale dépend désormais de la capacité à prendre des décisions que seuls ceux qui ont été éduqués à cela peuvent prendre.
Une société où seuls les informés peuvent prospérer est une société où l’inégalité n’est plus seulement économique elle devient cognitive.
Méritocratie, héritocratie… et maintenant ?
Nous ne vivons donc pas seulement une transition entre deux systèmes méritocratie → héritocratie.
Mais un système où :
- ceux qui ont un capital le font fructifier,
- ceux qui ont les compétences pour en constituer un y parviennent,
- et ceux qui n’ont ni capital ni compétences restent au même niveau, parfois toute leur vie.
Ce n’est pas l’héritage en soi qui verrouille la société.
C’est l’exclusivité des compétences financières nécessaires pour gagner dans un monde où le capital vaut plus que le travail.
Or, ces compétences ne sont enseignées nulle part dans l’école française.
Elles ne sont pas accessibles spontanément dans les milieux modestes.
Elles ne sont pas présentées comme un droit civique de base.
Elles sont le privilège des initiés.
Une injustice rarement nommée : ceux qui en auraient le plus besoin sont ceux qui reçoivent le moins de savoir financier
Il faut dire les choses telles qu’elles sont :
- Les familles aisées transmettent des patrimoines.
- Les familles moyennes transmettent parfois un peu de capital, parfois rien.
- Les familles modestes transmettent le sens de l’effort… mais jamais les instruments qui permettent de transformer l’effort en richesse.
C’est une injustice fondamentale :
les savoirs et stratégies d’enrichissement circulent surtout là où ils sont le moins nécessaires, et jamais là où ils seraient déterminants.
Dans une ère où le patrimoine se substitue au salaire comme moteur de niveau de vie, cela revient à laisser les plus modestes courir un marathon… sans chaussures.
Le danger : un pays à deux vitesses, deux horizons, deux futurs
Si rien ne change, la France va se structurer autour de deux mondes :
Monde 1 Ceux qui investissent
Ils construisent du patrimoine, anticipent la retraite, se protègent, financent les études de leurs enfants. Ils progressent.
Monde 2 Ceux qui travaillent seulement
Ils s’épuisent, stagnent, subissent.
Ils comprennent confusément que le travail ne paie plus, sans qu’on leur dise que d’autres leviers existent.
Ils voient leurs enfants se heurter aux mêmes murs.
Dans cette configuration, le travail pourtant valeur centrale de la République devient un facteur d’immobilité.
Et dans un pays historiquement obsédé par l’égalité, c’est un paradoxe explosif.
Le vrai débat que la France doit oser ouvrir
On peut réformer l’impôt, taxer les successions, encourager la mobilité…
Mais tant qu’on laissera une partie du pays dans l’ignorance des mécanismes du capital, on n’aura rien réglé.
Le débat français doit passer d’une question abstraite…
“Faut-il taxer l’héritage ?”
… à une question beaucoup plus fondamentale :
“Comment former tous les foyers, y compris les plus modestes, aux outils d’investissement indispensables pour changer réellement de niveau de vie ?”
Parce que sans cette éducation du capital,
sans ce minimum vital de culture financière,
sans ce droit civique à comprendre l’économie qui nous gouverne,
la méritocratie ne reviendra pas.
L’héritocratie s’installera.
Et les inégalités se transmettront encore plus sûrement que les patrimoines.